" Bon ! T'enregistres tes groupes, tes copains, tout ça ! Et nous jamais hein ! " Paf ! Ben j'avais bien besoin de ça. Ma première réaction a été un soupir, l'œil légèrement tourné sur mon carnet de bal un tantinet complet pour quelques mois. La deuxième, un "pourquoi pas ! Mais on va mettre le temps vu que ça sera dans les trous de mon emploi du temps. D'accord ? ". " D'accord. "

Je jouais dans quelques groupes (5 je crois), des projets constants et des participations à droite à gauche dans divers disques ou concerts de copains. Tout ça prend du temps, énormément. Alors enregistrer les Jellybears, mon combo de recré, j'y avais pas vraiment pensé. Et du temps on a mis. Plus d'un an il me semble.

Norbert, le batteur métronome, jouait avec nous depuis environs 4 mois, mes parties guitare étaient plus qu'approximatives(elles le sont encore, il se peut qu'elles le restent longtemps), les morceaux n'étaient pas encore bien formés. Ça me semblait être extrêmement fastidieux. Ça l'a été. On répétait à Rock et chanson à l'époque, on y avait nos appartements, nos habitudes. Je crois bien que même la machine à café nous connaissait par nos prénoms. On a donc loué là-bas un local une journée pour enregistrer les batteries. Les prises témoins avaient été faites quelques jours avant chez moi. Nous voilà donc à dix heures du matin, un peu en vrac, avec le matos et quelques micros que nous ont prêté Manu et Pascal du studio d'enregistrement maison(merci les gars ! ! ) et en avant. Installation de la batterie, réglage des fûts et pose des micros. En général, le seul truc qu'on peut installer au chausse-pied à moins de 1 mètre du set après ça, c'est le batteur. Recta. Si on fait tomber ses clefs sous la grosse caisse, les seuls moyens de les récupérer sont ou de démonter pieds micro, câble etc, ou de creuser une galerie dans le sol, ou d'avoir une canne à pèche. Au moment d'enregistrer, je m'aperçois d'une incompatibilité d'une partie de mon matos avec une autre. La batterie sera donc sur deux pistes, impossible à remixer après. Faut pas se louper. A 18 heures, c'est fini. Norbert a quelques ampoule aux mains, les muscles en piteux état, et nous quelques doutes(on n'a pas rallongé la partie solo là en faisant les témoins par hasard ?). Mais le son a l'air bon.

Les prises basse ont été faites chez moi, dans mon homestudio. La Ricken branchée sur un ampli 30 watts, relié au 8 pistes par la prise casque. Un truc qui se fait pas… Qu'on a fait. Fanny joue aux doigts, des fois ça fait "clac ! " sur les frets, c'est vivant. Fanny est très bonne bassiste, mais elle est pas au courant. Faut dire qu'on oublie de lui dire des fois. Alors elle doute. Ça tergiverse grave par moment.

_Bah ! J'suis nulle !

_Mais non !

_Mais si !

Bon Fanny, ton bassiste idéal c'est pas Jannick Top, le notre non plus

. N'empêche, c'est un vrai plaisir à ce moment là en général. Quant on entend que ça roule rhythmiquement. On se dit qu'on peut foutre n'importe nawack là dessus, ça marchera, ça marche déjà tout seul quasiment, alors ? … Ensuite, ça été au tour des guitares. Ah lala ! Les guitares. On a fait ça chez Arno, mon collègue de Stef & Arno. Il nous avait prêté le local dans lequel il répète avec Oharu pour deux petites journées. On a commencé par les parties de Pierre(les parties guitare hein !). On installe l'ampli, on lui colle 4 micros pour avoir un bon gros son en stéréo totale et puis on règle le son. Et la c'était :

_Bon tu veux pas le mettre plus fort ?

_Pourquoi ? L'est bien le son là !

_Ouais mais la si tu fais un mi, l'ampli au taquet, ça va faire " GRONG ! ! ! ", que là ça fait juste " gring " ?

_Ouais mais je veux que ça fasse "gring " moi ! _

Pas moi !

_M'en fout ! _Bon ! Qui c'est le producteur ici ?

_Ah ouais ! Et avec quelle voiture tu vas rentrer hein !

_Mesquin !

_Piéton !

Le niveau de discussion ne s'est pas élevé au-dessus de ça pendant un bon moment. Mais à force de compromission d'un coté et de l'autre, le son a fini par se définir entre "GRONG ! ! ! " et "groing ", disons "gronhing ! ! ! ". La journée se passe, Pierre fait ses parties comme un chef. Ça roule tout seul à l'écoute, c'est pas parfait, MAIS ON VEUT PAS QUE SE SOIT PARFAIT O.K. ! Le midi, maman Arno nous fait à manger, ça détend, on apprécie, on lui offre des fleurs. Papa Arno passe la tète de temps en temps, écoute, approuve, ça fait plaisir.

Le deuxième jour, c'est mon tour. Et là ! L'horreur. Le huit pistes ne marche plus. Ou plutôt il marche mal. On se bagarre avec toute la journée. Il nous bat à plate couture. On est vaincu. Démoralisé. Humilié. Le prochain coup, j'achète une marque allemande. On remet le couvert, mais cette fois chez mon père. Le problème recommence. J'avais enregistré des trucs entre temps, pas de zone. Incompréhensible. Pierre part acheter un autre disque dur. Même problème. Arrachage de cheveux. Et tout à coup on comprend : ma pédale disto n'est pas compatible avec le numérique. Quant même faut réaliser le truc : un enregistreur 8 pistes numériques, une technologie digne du 21ème siècle(c'est marqué sur la pub), une bestiole de guerre au service de l'individu, toute une philosophie de simplicité et de possibilité … Se faire ridiculiser par une pédale cheap au possible("rocker distorsion " elle s'appelle) qui devait déjà exister alors que j'étais pas encore né ! PFFFFFF ! … On a changé de pédale. On installe donc l'ampli, les micros, et on fait le son. Master à 10, volume à 10. Quant je sais pas, c'est ma tactique.

_Hé ! T'es pas un peu fort là !

_Non !

_Ben c'est pas très clair le son là !

_Ouais ! C'est super non ?

_Non !

_Si !

Y pouvait rien faire cette fois, je lui avais confisqué les clefs de la voiture. Il a du me traiter de fourbe à un moment. Je fais mes guitares comme je peux, certaines avec les mains, d'autres avec les pieds. On se sert d'un Vox à pile de 5 watts pour faire les guitares fuzz. Une mauvaise imitation de hard rock pour mon seul solo du disque et c'est fini.

La phase suivante : mixer toutes les pistes sur deux pour faire la place aux voix et aux arrangements. Ça a pris du temps, j'avais envie de mettre tout à fond, mon voisin était pas d'accord. Le râleur. Les voisins sourd ça existe pas, je dois être le seul voisin sourd du monde, je devrais être mon propre voisin ! On écoute le résultat. Ça manque de basse sur certains morceaux. Fanny fait un peu la gueule. Je fais ma mauvaise tête, je soupire un peu. Mais Fanny quant elle fait la gueule, elle fait plus de gâteau au chocolat. Alors je refais les mix. Cette fois on tombe d'accord. Pour fêter ça on mange un gâteau au chocolat. On se retrouve pour faire les voix, chez moi. Pierre est bon chanteur, c'est la première fois que je m'en aperçois aussi précisément d'ailleurs. Mais certains morceaux réclament un traitement spécial, les morceaux "monster " surtout.

_Bon Pierre ça va pas là !

_Quoi ?

_Ben tu peux pas chanter "goo goo muck " ou "monster " comme un truc de pop !

_Boh !

_Mais non ! J'ai l'impression d'écouter les Doors là ! Ça va pas, c'est pas assez crade.

_Pas assez crade ?

_Ben ouais ! Ce morceau par exemple, t'es un monstre rampant, gluant, puant, pustuleux, dégoulinant, t'as mauvaise haleine, tu sens sous les bras, des pieds, toutes les parties de ton corps suinte un liquide épais, chiasse et opaque. Tu peux pas chanter ça comme Chris Isaak !

_Heu !

Sitôt dit… Pierre du coup se transforme en acteur, chante avec une gueule pas possible, grimace, éructe, balance quelques grognements, par moment j'ai l'impression qu'il a vraiment une odeur, il gueule des insanités à la fin des morceaux, certaines ne seront pas coupées.

_Et celui-la là, la nana elle te plaque, t'es pas content du tout, limite si tu la traites pas de salope. Putain ! Mais hurle-lui bordel ! _Ah ! Il hurle. Voudrais pas être à la place de la nana moi. C'est super. Les chœurs ont été le moment le plus marrant, on en a mis partout, tellement, qu'il a fallut en virer au mix, surtout les miens avec ma voix de canard. Ça nous a pris beaucoup de temps, on les avait jamais bossé auparavant, bien fait. On en a chié grave. Par moment on était bloqué par manque de connaissance musicale surtout. On a essayé de faire chanter Fanny aussi. Fanny elle hurle que quant elle est en colère ou quant on lui dit que son gâteau au chocolat il est pas bon. Elle était pas furax du tout ce jour là. Elle chantait pas assez fort. Ça donnait bizarre, Jane Birkin chez Motorhead un peu. Pas de cœurs féminins pour cette fois, tant pis. Le prochain t'y échappera pas ma grande ! Cyril des Wonky monkees viens faire une partie d'harmo furieux sur " 1969 ", Steph des Magnetix la partie de clavier chaotique sur " No good woman ". Je commence le mix final. Je fous des effets à gauche, à droite, des fois les deux. Je m'amuse. C'est mon moment préféré. Tout de même, je m'aperçois que tout ça a un son tout prop', on fait pas machine arrière, après tout on est un groupe de pop, le but est aussi de faire joli. Pop quoi ! Mais sur scène on arrache plus, plus sale, plus punk, plus garage. On se lave pas les cheveux les jours de concert. Alors j'ai besoin d'une trace de ça. Je trouve un riff basique, un break pour gueuler un truc, et la repet suivante :

_Bon les gars, voilà l'histoire. Là ils on un peu peur, je propose souvent des machins à la con, y z'ont beau être habitués… _J'ai un riff, un passage diffèrent et un break, on le bosse un peu et tout à l'heure on l'enregistre avec un micro au milieu de la pièce pour le rajouter sur l'album. _

Euh ! Comment dire… _Ouais quoi ! Un morceau très bête avec un son de cave. Comme les sexarinoos ! Là j'ai dit le mot magique. Pierre trouve le truc à gueuler sur le break : ce sera WHAAPPAA ! ! Quel auteur ce pierre ! N'empêche, ça a donné son nom à l'album (dire qu'il a faillit s'appeler "théorème révolutionnaire circonvulatoire opus n° 666 " on l'a échappé belle)et peut-être la philosophie de tous les morceaux à venir. On installe les amplis, tout à onze, on enregistre quatre versions en dix minutes et voilà. Ce morceau ouvrira tous les concerts. Après le mix, un petit tour au master(à Rock et chanson, une bonne adresse). Manu fait un chouette boulot. On lui fait enchaîner tous les morceaux, il trouve ça un peu trop au départ mais il voit bien qu'on est buté. Il aime le résultat, Pascal aussi. Ça nous fait plaisir. On écoute le C.D. dans la voiture au retour, on est heureux tout plein, on dirait vraiment un disque. Le nôtre. Après quelques aventures d'ordre administratif pour le pressage, le skeud est là. Je crois qu'on est pas peu fier…